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Sebastopol 1920, Bizerte 2024: "Le sabre et le drapeau"

Le 6 octobre, Sergueï Alekseïevitch, élève aspirant-officier à l'Ecole Navale de Sebastopol, vient d'avoir 19 ans.

Voila bientôt trois ans que Vladimir Ilitch Oulianov a pris le pouvoir en Russie, un peu plus de deux que le Tsar et sa famille ont été exécutés à Ekaterinbourg, dans la maison Ipatiev, que le pays est à feu et à sang et que les Blancs, acculés en Crimée, livrent un dernier combat désespéré contre les Rouges.

En deux ans, la guerre civile a déjà fait des centaines de milliers de morts.


Sergueï n'a plus aucune nouvelle de sa famille depuis des mois. Il sait seulement que son père est parti se battre à la tête de son régiment quelque part du côté de Rostov, sur les rives du Don, et que sa mère, son frère et sa soeur survivraient comme ils le peuvent, "réfugiés" dans le sous-sol de leur demeure d'Odessa, réquisitionnée par les soviets pour en faire une "Ecole du Peuple".


Le maigre espoir d'un renfort de la part des alliés occidentaux vient de s'envoler. Sergueï ne le sait pas encore, mais le général Piotr Nikolaïevitch Wrangel ne va plus tarder à donner l'ordre à son armée d'évacuer la péninsule de Crimée en essayant toutefois de sauver un maximum de réfugiés.

Ceux ci, chassés par l'avancée de l'Armée Rouge, avec Bela Koun à leur tête, arrivent par milliers. Wrangel n'en attendait qu'une trentaine de mille, et ils sont au moins deux cent mille!

L'évacuation commence le 12 novembre."Wrangel avait annoncé qu’il ne quitterait pas la ville tant que le dernier soldat blessé n’aurait pas été évacué. En définitive, ce furent 135 000 personnes qui réussirent à trouver place à bord de 126 navires marchands et bâtiments de guerre. Parmi ces réfugiés, se trouvaient douze mille officiers, près de cinq mille soldats, quinze mille cosaques (qui durent tuer leurs chevaux!) et dix mille élèves d’écoles militaires, dont ceux de l'école navale de Sebastopol qui, le 16 novembre, embarqueront les derniers sur le voilier-école le Moriak" (1).

Dans un chaos indescriptible, ceux qui n'avaient pas trouvé de place furent abandonnés à leur sort: entre 60 000 et 120 000 d'entre eux seront exécutés sur ordre de Bela Koun.


Enfin arrivé dans le Bosphore, en rade de Constantinople, Sergueï découvre l'ampleur du désastre:

"Plus de cent trente mille personnes se trouvent alors rassemblées, piégées sur les navires d'une vraie ville flottante... Tous les transports, et même les navires de guerre qui arrivent les uns après les autres, sont effroyablement bondés. Certains bâtiments, comme le "Vladimir", grand courrier d’Extrême-Orient, a une telle gîte qu'on craint qu'il ne chavire: au lieu des trois mille passagers habituels, il en transporte douze mille.

Parmi les réfugiés, vivant dans la plus grande saleté et envahis de parasites, le typhus n'allait pas tarder à faire des ravages"(1), d'autant qu'ils sont soumis à une quarantaine rigoureuse!


C'est donc avec soulagement que Sergueï apprend que Wrangel a réussi à réorganiser la flotte en escadre composée de quatre détachements et placée sous le commandement du vice-amiral Mikhaïl Kedrov.

Début décembre, le Conseil des ministres français finit par accepter la venue à Bizerte de la flotte russe de 33 navires (y compris des sous-marins et des brise-glaces) qui peut donc mettre le cap sur leur nouvelle terre d’asile: la France (la Tunisie étant sous protectorat français).

L'escadre peut quitter le Bosphore.

Elle franchit d'abord le canal de Corinthe pour faire une escale dans la Baie de Navarin, en souvenir de la victoire de la marine russe en 1827 contre les Turcs, et saluer, au nom de la Marine Impériale, le monument commémoratif !

Après avoir essuyé une effroyable tempête au large de la Sicile, ils arrivent enfin à Bizerte le 23 décembre au petit matin, épuisés, mais libres!


L'Ecole Navale, avec armes et bagages, s'installe sur les hauteurs de la ville, dans le vieux fort de Djebel-Kébir, sur lequel va flotter pendant cinq années le drapeau russe (l'aigle à deux têtes) et celui de la Marine Impériale (la croix de saint André).


En 1922, le 6 juillet, Sergueï obtient son diplôme d'officier. Il n'a pas encore 21 ans, et devient ainsi le plus jeune "enseigne de vaisseau" (lieutenant) de la dernière promotion de la Marine Impériale. Il est aussitôt affecté sur le destroyer Bespokoiny, placé sous le commandement du capitaine Novikov.

Lui et ses camarades rêvent à nouveau de reprendre la lutte et de reconquérir leur patrie.


Le 28 octobre 1924, la France reconnait l'URSS et somme les russes de Bizerte, en dédommagement, de lui remettre leurs navires avec armes et munitions.


Le 30, en réaction à cette "trahison", l'amiral Kedrov transmet l'ordre à Sergueï Alekseïevitch Chirokov, choisi ainsi parce qu'il est le plus jeune des officiers de l'escadre, d'exécuter le dernier "ramené des couleurs":

"— A mon commandement... ramenez"! (2)

A l'issue de la cérémonie, où quatre navires (dont le Bespokoiny) seront symboliquement sabordés, le Général Zavalichine (le directeur de l'Ecole Navale) remet à Sergueï, contre sa promesse de le protéger, le drapeau à la croix de saint André.


En décembre, il débarquera à Marseille avec sa précieuse relique, sans oublier son sabre d'officier qu'il réussit à cacher dans une jambe de son pantalon en simulant une boiterie.

Jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera de partager l'amitié de ses camarades de Bizerte au sein du "Foyer des Anciens Officiers de la Marine Russe". (3)

Son drapeau et son sabre resteront accrochés au mur de sa chambre, face à son lit, jusqu'à sa mort en 1978.

Le drapeau est avec lui au père Lachaise.

Quant au sabre, il est soigneusement conservé par l'ainé de ses descendants.


(2) — Po moyey komande... vernut'! (По моей команде... верни!) 

                                                                                - - - -

Note: j'ai souvent mis Sergueï Alekseïevitch au centre de mes récits (4), en favorisant une écriture plus littéraire, ce dont j'ai été incapable pour "Sebastopol": Je me suis contenté de lister des dates, des lieux, des faits et des personnalités historiques pour remettre ce héros (mon père) au coeur de l'Histoire, pour qu'elle reste, un siècle plus tard, toujours la mienne.

Et que demeure la Mémoire.


la Métairie, 6 octobre 2020

François Sergueïevitch Chirokov


(1) sources: "AAOMIR et "La Dernière Escale" (Sud Editions) par Anastasia Manstein-Chirinsky (1912-2009), fille d'Alexandre Sergueïevitch Manstein (commandant le torpilleur Jarki), qui résidera à Bizerte jusqu'à sa mort en 2009. Russe, elle a toujours refusé sa naturalisation française!

(3) devenu AAOMIR en 2001, et "Cercle de la Marine Impériale" depuis 2011).

(4) Gaz de Schisme

La neuvième minute

Nuit blanche

Papa où t'es?

Les choeurs de l'Armée Rouge

Lettres russes

La Paskha du Tsar

Baïkal (ou "le voyage de Chy-Hiro")


                               REBONDISSEMENT INATTENDU (Bizerte 2024)


Cinq années ont passé depuis la publication de ce texte, et à ma grande surprise l'AAOMIR m'a contacté pour m'inviter à la célébration du centenaire du "dernier ramené des couleurs" de la Flotte Impériale, prévue à Bizerte le 30 octobre 2024...

Waou!

S'en est suivi un échange de mails où j'ai surtout appris qu'il n'y a pas eu UN ramené des couleurs, mais UN par bâtiment (33 je crois, dont le Bezpokoiny bien entendu).

Il se peut aussi que Serge n'était que le plus jeune des officiers de son unité, et qu'un drapeau de Saint-André ne lui a été confié que par le capitaine Novikov...il se peut...

Mais la surprise est ailleurs: Dans un document concernant l'organisation de l'évènement, j'ai découvert un nom familier: de Klebnikoff.

Contactant ce monsieur, il s'avérait qu'il était bien le Serge que j'avais connu au collège dans les années 50!

Nous avons donc convenu de nous raconter nos trajectoires, histoire de faire plus ample connaissance:


Cher Serge.

Nés en novembre 42 pour l'un et fin aout 41 pour l'autre, nous pouvons dire que nous avons le même âge; et la certitude que nous avons usé nos fonds de culotte sur les mêmes bancs d'école aux mêmes années nous autorisent peut-être à nous re-tutoyer...non?

Je ne suis pas certain que ma mémoire soit aussi "redoutable" que tu le prétends... tout ceci est tellement loin...

Les "années-Fontenay" sont maintenant à des années lumière, mais je sais que les souvenirs (ceux qui nous ont construits) n'ont pas besoin de grand chose pour refaire surface; je pense que la lourde histoire russe de nos familles y est pour beaucoup, et qu'elles méritent (nos familles) après les bouleversements qu'elles ont traversés, qu'on se souvienne.

Nos enfants pourront se permettre d'oublier, nous pas.


J'allais souvent chez Quicray, ton voisin d'en face; c'était mon copain et de classe et de quartier. J'avais repéré (à moins que ce ne soit le père Quicray qui me l'avait fait remarquer) un nom russe sur une boite aux lettres: "de Klebnikoff".

Mon père connaissait. M'étonnant de la particule qui n'existe pas chez les Russes, mon père s'amusait de la tienne... et c'est sans doute à ce moment là qu'il m'a écrit notre nom (en majuscules cyrilliques) sur un coin du France-Soir qu'il lisait ce jour là:

Широковъ.

Je rappelle ici que ma mère est française et qu'elle a tout fait (avec l'accord de mon père) pour faire de ses enfants des "purs Français" (comme mon père se plaisait à le dire).

Ne nous ayant pas appris le russe, ce dernier pensait sans doute ainsi nous protéger du traumatisme vécu par sa famille en nous "interdisant" en quelque sorte d'aller "fouiller" dans son passé:

Alexis (mon grand-père) colonel d'un régiment de la Garde Impériale, gouverneur militaire d'Odessa jusqu'à la révolution, a fini après les années noires,  par être réintégré  avec son grade dans l'Armée Rouge... pour finir fusillé par Staline en 1936 !!

Dix ans plus tard mon oncle Anatole était déporté en Sibérie !

Quant à mon père, comme tu le sais, il a vécu l'évacuation de Sebastopol, allant même jusqu'à se battre à la baïonnette pour empêcher des civils qui fuyaient l'armée de Bela Koum de monter à bord du dernier navire de la Flotte Impériale encore à quai, le Moriak, déjà surpeuplé.    

En épousant un diplomate italien de haute lignée, Viktor Moschetti, ma tante Nina s'en est mieux tirée !

Leur fils Constantin s'est marié avec une Euguénie Sokolov, et tous ces gens là reposent désormais en paix dans le carré russe du cimetière d'Odessa *** !

Et même si Alexandra (la fille de mon cousin Constantin) et son fils Bogdan ont réussi à nous retrouver (par l'intermédiaire de la Croix-Rouge en 1996), la barrière de la langue et l'éloignement géographique me laissaient croire que la boucle était quand même bel et bien bouclée.

Jusqu'à ce que je fasse la connaissance en 2003 d'Alexandre Jévakhoff (président de l'AAOMIR) lors de l'anniversaire d'un ami commun, en Bretagne où j'habite depuis 1981 !

Et tous les souvenirs que je croyais enfouis dans mon panthéon familial me ressautent à la figure avec toute la douleur et la force que tu peux imaginer !!`

C'est donc à cette époque, qu'en souvenir de mon père, j'ai décidé de réactiver son adhésion à l'Amicale  des Officiers de la Marine Impériale devenue aujourd'hui l'AAOMIR.

Quelques années plus tard je me suis décidé a écrire (à ma manière) l'histoire (parfois romancée, mais si peu...) de ma famille russe pour que mes enfants puissent à leur tour transmettre cette mémoire.

A la même époque ma soeur Suzanne a publié une bio (sérieuse et bien documentée) sur la vie de notre père: "Sergueï Alexieivitch Chirokov, Le Russe Rose".

"Rose", parce que le temps des "Blancs" était bel et bien révolu, et que "Rouge", non, ça ce n'était absolument pas possible !!

Et voilà maintenant que le hasard nous fait nous rencontrer...

Et j'en reviens à France-Soir et à notre nom gribouillé dans un coin:  Широковъ.

Mon père (que ses amis russes appelaient "Graf", autant pour marquer leur respect que par dérision eu égard à la grandeur perdue), mon père donc ce jour là, m'a expliqué que nous n'avions pas besoin de particule car nous avions à la fin de notre nom ce petit "truc" (en forme de petit b: ъ), une sorte d'accent tonique, crois-je me souvenir qui, modifiant la prononciation de notre nom, signait notre appartenance à la noblesse... Bon....

Je me souviens d'avoir été peu convaincu par cet argument et que la "particule à la française" en jetait quand même d'avantage sur une carte de visite ! j'avais treize ans, quelque chose comme ça.

Souvenirs d'enfance...

En fait, j'ai fini bien plus tard par comprendre que mon père, en plus de la révolution, a énormément souffert de ce qui était arrivé à sa mère, Anna Pavlona, lors de son mariage avec Alexis Chirokov:

La très puissante famille Galitzine n'a pas accepté que leur fille Anna (donc ma grand-mère) se marie avec celui qu'elle considérait tout juste comme un hobereau, tout Graf qu'il était ! Les Galitzine ont donc répudié Anna, allant jusqu'à la faire totalement disparaitre de leur Etat Civil (et de leur généalogie) et surtout en lui procurant une autre identité... d'où peut-être la méfiance de mon père vis-à-vis de la particule, d'autant qu'à l'époque, tout le gotha d'Odessa était au courant de cette triste affaire.... je plaisante....à peine... mais ne pouvant faire parler les morts, je ne peux que me poser la question.


*** Pour la petite histoire, mon frère et ma soeur sont allés à Odessa sur les traces de la famille et ont eu accès aux archives du KGB: Nous avons ainsi appris que notre grand-père avait été officiellement réhabilité par Nikita Kroutchev. Le décret est signé par un de ses secrétaires d'état, Mickaël Gorbatchev !!


Et pour terminer ce long courrier, et pour aller jusqu'au bout de ces retrouvailles, à ton tour peut-être de me parler de ton  père, comment a-t'il connu le mien?


Merci mon cher Serge d'avoir eu la patience de me lire.

je te souhaite une bonne soirée.

Très amicalement.


François Chirokoff


Depuis j'attends toujours la réponse de Serge de Klebnikoff, colonel en retraite, membre actif de la "Noblesse Russe", ainsi que du "Cercle de Saint-Petersbourg", et surtout président de "l'Association de soutien à l’armée française" (Asaf) !

A mon humble avis, il n'a pas dû apprécier qu'un jour le petit Graf Serge Chirokoff se soit "amusé" de sa particule!

Je n'irai pas à Bizerte!

                                                     Граф Ф. Широковъ

la métairie, mai 2024


 
 
 

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