La fée
- Stephane Chirokoff

- 12 avr. 2003
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 oct. 2020
Je ne sais pas bien ce qu’elle veut faire comme métier, elle me l’a dit mais je n’ai pas bien compris, mais ce que je crois, moi, c’est qu’elle devrait faire « fée ».
Fée, c’est un métier encore assez méconnu finalement, malgré toutes les campagnes de promotion organisées par messieurs Perrault et consort. C’est un métier sans grand débouché, mais c’est un beau métier : faire le bonheur des gens.
Elle en a tout le profil.
Une fée, d’abord, doit être belle (parce que ce sont les sorcières qui doivent être laides et non les fées). On doit, au premier regard, pouvoir tout de suite lire sur son visage toute la bonté et la gentillesse dont elles sont affublées : Dès que la fée apparaît, nous nous sentons envahis d’une sorte de chaleur apaisante et ce n’est pas l’espèce de brouillard lumineux dont Walt Disney, dans ses dessins, les a enveloppées qui nous fait cet effet là, non, c’est la beauté de leurs traits.
Enfin, moi, je vous parle de çà parce que je viens d’en rencontrer une. Une toute jeune qui ne sait même pas qu’elle en est une !
Elle est venue chez moi, un peu par hasard, elle m’a souri et m’a dit bonjour (jusque là rien de bien extraordinaire, tout le monde sait le faire pour peu qu’on s’en donne la peine) et comme, justement en la voyant, je ne trouvais aucun mot à lui dire, je me suis approché et l’ai embrassé.
Et bien, je vais vous dire : çà brûle, une fée !
Mais curieusement, ce n’est pas ma joue qui a senti la chaleur, c’est tout le reste. Comme une flamme au milieu de la poitrine, un feu qui se propage vers le ventre et la tête, un feu tiède qui vous réchauffe juste comme il faut, sans vous brûler.
Comme elle ne sait pas qu’elle est une fée, elle ne peut pas se rendre compte de l’effet qu’elle peut avoir sur les gens qu’elle regarde ou qu’elle embrasse, alors, à chaque fois, il y a une pause, un moment où il n’y a plus de mots ou de gestes, comme si le temps s’arrêtait quelques secondes à chaque fois qu’elle dit bonjour.
Moi, je suis resté là, à me demander ce qui m’arrivait, quelle était cette fièvre si soudaine que je venais de contracter. Elle, elle me regardait en souriant, la tête légèrement penchée, ses longs cheveux fins posés sur une épaule, un sourire sur sa bouche et des points d’interrogations à la place des yeux.
En bégayant, je l’ai invitée à s’asseoir. Elle me regardait toujours en souriant et je ne savais toujours pas quoi lui dire.
J’ai dit : « çà va ? »
Elle a dit : « oui »
Brusquement, cette fièvre bizarre que j’avais ressenti tout à l’heure m’a envahi de nouveau. Personne ne peut dire « oui » de cette façon (hormis une fée). Trois lettres, une syllabe, une seule (même pas une consonne) et le mot vous pénètre par tous les pores de votre peau. Comme une flamme au milieu de la poitrine (mais çà, je l’ai déjà dit, je ne vais pas me répéter).
Et toujours ce sourire accroché à ses lèvres…
Et ces yeux… Ces yeux qui vous déshabillent, percent vos pensées, cherchant à lire à travers les vôtres un début d’explication à ce silence étrange.
Nous soupirons tous les deux et nos yeux se cherchent encore.
Je me sentais bien, détendu, en paix et les mots ont fini par retrouver le chemin de mes paroles. Nous avons discuté de longues heures sans se rendre compte du temps qui filait. Mes paroles, maintenant, allaient plus vite que ma pensée, pour ne laisser aucun blanc dans notre conversation, pour qu’elle ne puisse pas se détacher de moi et qu’elle en oublie de regarder l’heure. Elle m’écoutait parler avec intérêt (comme si je pouvais intéresser une fée… ce qui prouve bien que ce n’est encore qu’une novice), ses yeux plantés dans les miens comme pour y lire la sincérité de mes propos.
Son sourire parfois me désarçonnait. J’avais envie de l’embrasser et cette seule pensée perturbait à chaque fois le fil de mes idées.
De temps en temps, lorsque je reprenais ma respiration (parce que des fois il faut bien le faire), elle arrivait à prendre la parole. Ses mots, quoiqu’elle dise, étaient si doux que j’avais envie de m’y allonger… des mots en forme de hamac, des mots qui invitent aux siestes d’été à l’ombre des grands arbres.
Un « oui » d’elle vous transporte et vous inonde de chaleur… alors une phrase entière…
Et toujours ce sourire qui vous appelle à l’aimer.
Puis nous nous sommes quittés, non sans avoir d’abord promis de se revoir.
J’ai eu terriblement froid dès son départ, j’ai passé la nuit la plus épouvantable de mon existence, une nuit peuplée des rêves les plus doux certes, mais une nuit, frigorifié, entrecoupée par les réveils en sursaut que causait l’angoisse de ne plus la revoir.
Je n’ai passé ma journée du lendemain que dans l’attente de pouvoir enfin la regarder encore.
Lorsqu’elle est arrivée, les frissons qui ne m’avaient pas quittés depuis la veille ont brusquement disparus et je me suis senti à nouveau bien aussitôt qu’elle m’ait embrassé. Elle avait encore ce sourire fabuleux qui allumait son visage et ses yeux qui me souriaient aussi.
J’avais pu constater les effets changeants de mon humeur lorsqu’elle n’était pas là et je savais désormais que si je me sentais bien en ce moment, assis à la table d’un restaurant en face d’elle, çà n’était dû qu’à sa simple et bienfaitrice présence.
Juste en la regardant, je me sentais vivre. Je sentais mon cœur battre, un peu plus fort que d’habitude, je sentais l’air de mes poumons ou le vin frais descendant au fond de ma gorge. Je sentais mon sang réchauffé irriguer chaque partie de mon corps, je sentais tout mon être profiter au maximum de la présence de ma fée.
Elle souriait encore. Elle me souriait.
Elle me regardait avec ses grands yeux sombres, me dévisageait, me disant, sans un mot, que je lui plaisais. Elle me parlait, avec cette voix si enchanteresse, si douce et si câline, me disant n’importe quoi que je prenais comme un compliment. Elle était là, avec moi, comme moi j’étais avec elle : sans aucune autre pensée que celle de nous deux en ce moment.
Elle est une fée, vous dis-je : qui d’autre qu’elle aurait pu pareille magie ? Mais elle est une fée nouvelle, une fée qui s’ignore et ne connaît ni ses pouvoirs ni les moyens de s’en servir. Elle est une fée qui a allumé un brasier dans mon cœur, mais elle est une fée qui ne sait plus comment l’éteindre. Elle est une fée qui a lancé, sans le vouloir, un sort et qui ne connaît pas la manière de le contrôler.
Elle aurait pu être un ange, mais les anges ont des ailes. Elle est une fée qui n’a pas de baguette, et si elle me le demandait, j’irai la chercher, sa baguette, au fond des forêts magiques que personne ne connaît.
Voilà à quoi on reconnaît une fée. Mais la plupart des gens n’ont pas les yeux pour les voir et la plupart des gens en ont côtoyé certainement plusieurs sans même s’en rendre compte. Les plus incrédules disent même que les fées n’existent pas, qu’elles ne sont que des histoires pour endormir les enfants, mais alors, dites-moi, si ce n’est pas d’une fée dont je vous ai parlé là, de qui donc vous-ai je parlé ?




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