Post-face de Stéphane (extrait du "Russe Rose")
- Stephane Chirokoff

- 11 déc. 2011
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 oct. 2020
[...] Je raconte souvent que “Je suis né le même jour que mon grand-père”, c’est une manière de dire qu’entre lui et moi il y avait un lien particulier. Je me souviens de tous ces gâteaux d’anniversaire que nous soufflions conjointement et je pense être le seul à pouvoir dire avec certitude que le souffle de grand-père sentait le tabac froid. J’étais (et le suis encore) très fier de cette “caractéristique”. Etant l’aîné de ses petits-enfants, j’ai eu l’honneur de pouvoir “baptiser” chaque membre de la famille. C’est ainsi, comme le raconte Suzanne, que mon cousin Francesco est devenu “Kako”, que Raymonde est devenue “Mamou” et que Serge, “Papou”. Ce qui me frappait chez mon grand-père, c’était, d’abord, sa tenue vestimentaire: Papou n’était habillé que de deux façons. Soit il était en pyjama bleu et robe de chambre bordeaux, soit il avait sa chemise marron sous un gilet gris tricoté sans manche, avec un pantalon noir à pinces et des espadrilles écrues en corde. Il avait des lunettes en écaille noire qui renforçaient encore l’épaisseur de ses sourcils et lui donnaient un air sévère. Et, quand il sortait, mettait toujours sa toque en fourrure avant de rentrer dans son amusante voiture bleue, sa fameuse “DAF 33 automatic”. Quand je venais chez lui, avec mes parents, Papou nous accueillait au seuil de la porte, m’attrapait la tête et posait sur mon crane un baiser appuyé. A mon père, il levait les bras et entonnait un tonitruant: « Vos podou pamol ïm sahol » que je prenais pour un air d’opéra et qui est, en fait, un chant liturgique slave. S’il m’arrivait de rester à dormir, alors Papou reprenait le rituel qu’il avait eu avec ses enfants, signant mon front d’un signe de croix en marmonnant un truc que je n’ai jamais compris (et dont, je viens seulement de lire la signification). A cette époque, mon grand-père m’impressionnait. Il était d’allure plutôt imposante pour un enfant de mon âge; pas par sa taille mais par sa prestance, par son sérieux quasi cérémonieux. Il avait une façon très étrange de parler, mettant tous les objets au féminin, roulant les “R” et les “BL”, faisant des fautes que, même moi ne ferais pas. Papou avait la fâcheuse tendance à abuser de longues embrassades. Ma tête collée à son gilet gris, je ne pensais qu’à l’instant où cela cesserait. J’ai compris trop tard à quel point cet homme là était protecteur et généreux, que ces étreintes signifiaient à la fois “je t’aime”, “j’ai besoin que tu m’aimes” et surtout “je veille sur toi”. C’est bien après sa disparition que mon grand-père m’a manqué. J’avais douze ans. J’étais bien trop jeune pour exprimer ce manque. Je me souviens seulement avoir essayé de le dire à ma grand-mère, Mamou, ma confidente, mais je n’ai sans doute pas su exprimer mon désarroi (c’était plus un vide qu’une douleur) et elle m’a répondu quelque chose comme “il est toujours là”... Mais à douze ans, on ne sait pas ce que veulent dire ces choses-là. Mon grand-père me manque terriblement. Il me manque d’autant plus que je me suis aperçu assez vite avoir grandi à côté d’un homme d’exception, de part sa discrétion, sa modestie et, plus tard, de son histoire si douloureuse. Papou m’impressionnait parce qu’il ne parlait pas. Je me souviens de tous ces dimanches passés en famille autour de la grande table ronde, où tout le monde s’amusait et riait. Lui, à la place du chef de famille, semblait superviser cette assemblée et observait en silence chacun. On le sentait cependant heureux d’être là, si bien entouré, mais ce qu’il pouvait penser en ces moments-là, était pour moi un grand mystère. Papou avait un sens de l’humour que je ne comprenais pas, mais dont aujourd’hui j’ai fait mon leitmotiv. Il s’amusait beaucoup avec ses enfants et plaisantait parfois avec nous, ses petits-enfants. Mais je me souviens surtout de ses “colères” (car pour moi, çà ne prêtait pas à rire) où il tapait sur la table en disant: « Pas de gros mots à table, merde alors! » Apparemment, cela amusait beaucoup les grands mais nous, les petits, ont a mis beaucoup de temps à comprendre pourquoi. Je ne sais pas comment cela est arrivé, je ne sais plus si c’est moi qui en est fait la demande ou si c’est lui qui en a fait la proposition, mais pendant quelques temps, Papou a essayé de m’apprendre le russe. Nous ne le faisions pas à table, comme dans une école, mais nous le faisions en nous promenant dans le jardin, côte à côte. Le premier mot que Papou m’a appris c’est “merci” (“Spasiba”), le second fut “bonjour” (“Priviet”). Aujourd’hui, et à la lecture de ce portrait, je commence à comprendre pourquoi cet ordre: pour Serge, il était sans doute plus important de remercier que de saluer. J’ai oublié tout le reste, la table, les chaises, un arbre... Mais je me souviendrais longtemps de ces promenades qui nous ont rapprochés... un peu... pas encore assez. Mais il y a une chose qui me ramène toujours à lui: l’halva, cette sorte de nougat turc très sucré, a, de tous temps, toujours fait frétiller mes papilles. J’ai su transmettre ce goût à mes filles, Noëmie et Valentine, qui sont capables d’engloutir un pot en une soirée. Mais, quand elles m’en laissent, c’est toujours à Papou que je pense à la première cuillère. Il y aussi cette mesure à vodka dont je suis l’actuel gardien et qui ira certainement à ma fille aînée, Noëmie. Elle est posée, comme n’importe quel autre objet, sur ma bibliothèque. Elle est sans doute insignifiante pour quiconque la voit et d’ailleurs, peu de visiteurs me demandent ce que c’est; mais pour moi, à chaque fois qu’elle capte mon regard, elle me transmet un flux de souvenirs qui ne sont même pas les miens: Odessa, le Bospokoynyy. Elle est, à elle seule, tout le symbole de mon grand-père. Dans mon jardin, au dessus de l’emblème des Golitzine (parents d’Anna), souvenir usurpé des nobles années des Chirokov, flotte la croix de Saint-André dans laquelle repose aujourd’hui mon grand-père.
Stéphane CHIROKOFF




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