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Le piano d'Anatole

Dernière mise à jour : 8 oct. 2020


Cela faisait trois semaines qu’elle connaissait la date de son départ définitif – trois semaines qu’elle pensait – tous les soirs – à ce qu’elle devrait emporter et laisser … En fait, elle savait qu’elle n’emporterait que peu de choses : quelques photos, de vieilles lettres au papier jauni, des effets personnels. Le reste serait abandonné sur place ou distribué à quelques amis. Mais elle ne s’était toujours pas décidée sur ce qui lui semblait le plus important. Elle était debout dans ce qu’on appelait la grande pièce devant le piano, ses doigts effleurant le clavier. Elle s’assit sur le vieux tabouret grinçant recouvert d’un velours verdâtre râpé. Elle posa ses mains sur les touches blanches. Elle ne jouerai plus jamais dessus. Son grand-oncle Anatole, assis sur ce même tabouret, les mains sur ce même clavier, jouait un air de Boris Godounov pour le plaisir de la petite fille qu’elle était alors. C’était le seul souvenir qu’elle conservait de lui avant sa disparition en 1955, 10 ans après son retour de la guerre. Elle se leva, remis le tissu de protection sur les touches, referma le couvercle avec un claquement sourd. Le piano était muet. Demain, Piotr viendrait le chercher, 45 ans après les dernières notes d’Anatole. Ses pas – sur le parquet recouvert d’un lino usé - la conduisirent jusqu’à son alcôve où elle s’effondra sur son lit, un lit en fer de collégienne dans une alcôve faîte d’une cloison de planches d’aggloméré séparant en deux la chambre de leur appartement de la rue Pasteur à Odessa, éclairée par une fenêtre qu’il n’était possible que d’entrouvrir, bloquée qu’elle était par la cloison. En face d’elle, au-dessus de son bureau de bois blanc -tâché d’encre- étaient épinglées les photos qui depuis longtemps l’accompagnaient dans ses rêveries. De gauche à droite dans l’ordre des générations, la première, celle de l’arrière-grand-père Pavel et de sa femme Anna, un couple de nobles aisés, aux sourires conquérants. Ils venaient d’arriver à Odessa, un peu après 1890, de Moscou pour un exil doré, plutôt un éloignement à la suite d’une histoire d’amour qui avait fait scandale. Et puis les autres, toutes les autres, instantanés ou poses sur un destin familial qui avait traversé l’histoire d’un siècle et d’un empire. Révolution, morts, exils, naissances, disparitions s’étaient succédés et se retrouvaient épinglés sur ce mur à la couleur passée. Pavel et Anna, Anatole, Koka, son père à elle, Serge et sa femme française avec leurs enfants, Eugénie, sa mère, sa grand-mère Nina, mariée au fils d’un consul italien et séparée qui avait tenu la mémoire familiale. Le dernier à droite, c’était Oleg, son fils, photographié lors d’un concert à Hambourg à côté de James, celui qu’elle partait rejoindre à « Des Moines » dans l’Iowa aux Etats-Unis. Elle se leva pour aller s’asseoir à son bureau, sortit du tiroir central un gros registre à la couverture marbrée noir et rouge relié à l’ancienne et fait d’un papier de mauvaise qualité qui accrochait la plume de son stylo faisant ainsi éclater de multiples tâches d’encre grosses comme une tête d’épingle. Elle tenait son journal, jour après jour, depuis ses quatorze ans quand sa grand-mère, la sœur d’Anatole et de Serge, jugeant qu’elle était assez grande pour tenir sa langue lui avait enfin dit qui étaient et où vivaient ce couple et ses 2 enfants qu’elle ne connaissait que par cette unique photo. Nina lui avait dit : « C’est ton grand-oncle Serge, mon frère et celui d’Anatole. Il est parti en France après la déroute de l’armée Wrangel. Cette photo est de 1943, il était marié et avait deux enfants. Depuis, on n’a plus de nouvelles. » Plus tard, c’était en 1975, un peu avant sa mort, elle lui avait fait promettre, d’aller un jour en France pour déposer des fleurs sur sa tombe. Elle mit 20 ans avant d’aller en France et de tenir sa promesse. Des photos et un registre qui avaient déjà leur place au fond de l’unique valise qu’elle emporterait avec elle. Même si elle avait obtenu un passeport italien, elle n’avait annoncé à quiconque sauf à Piotr son départ définitif. C’est pour cela qu’elle abandonnait l’appartement encombré de son bric à brac et qu’elle n’écrirait à ses amis de venir se servir qu’à son arrivée à Hambourg. Elle avait poussé les autres meubles dans la seule pièce assez vaste de l’appartement, celle aux deux fenêtres qui donnaient sur le boulevard Pasteur, large et arboré comme ceux des villes d’occident. Les autres donnaient sur une arrière-cour nauséabonde et encombrée de poubelles et de réserves aux portes disjointes – repères des chats du quartier. Les meubles étaient vidés de leur contenu qu’elle avait empilé dans quelques caisses de cartons, vaisselle ayant eu son temps de splendeur et maintenant ébréchée, verrerie dépareillée, l’argenterie ayant été vendue depuis longtemps. D’autres caisses pour ce qui restait de vêtements. Et dans 2 vastes bibliothèques couvrant deux pans de murs, des livres dont beaucoup de littérature française et italienne que les voyages à l’étranger de ses amis lors de concerts et de tournées lui avaient permis d’accumuler. Seul, le piano contre le mur laissé libre pouvait encore être approché. Surmonté d’une lampe à l’abat-jour en pâte de verre orangée. Elle s’en approcha, l’examina et en frotta le vernis de sa manche de pull tirée sur sa main gauche pour en retirer la poussière. Elle hésita et finalement renonça à jouer. Elle était maintenant assise dans la cuisine, le jour passait à travers un rideau jauni par l’évaporation des huiles de la cuisinière, une théière en argent marquée aux armes de l’ancienne Russie était posée sur la toile cirée, sur l’autre flanc était gravé une scène de combat naval devant Sébastopol. Elle ne savait comment cette théière avait pu traverser le siècle mais elle voyait encore la main frêle et veinée de bleu de son arrière-grand-mère versant le thé. Chez eux, on n'utilisait pas le samovar mais on faisait le thé à l’anglaise dans une théière. Cette habitude était restée même si la qualité du thé au fil des ans s’était dégradée, les meilleurs crus étant réservés à l’exportation ou à ceux qui avaient la chance de fréquenter les magasins d’état. Celui qu’elle buvait aujourd’hui lui avait été envoyé de France par son cousin, en fait celui de son père Koka, celui que Bogdan appelait en riant « gran‘father », un des deux fils de Serge. C’était du thé Kousnetzoff, un immigré du début du siècle qui importait à l’ouest comme on disait encore, du thé russe aux saveurs qu’elle n’avait jamais connues auparavant. Bogdan avait eu la chance de passer déjà par Paris et de voir leur famille la plus proche mais qui vivait si loin et dans un monde qui pendant longtemps lui avait semblé inaccessible. La nuit était venue et la lumière du jour avait été remplacée par l’éclairage venant de l’escalier de service qui laissait passer de la lumière par de petites impostes qui s’ouvraient sur les paliers desservant les entrées secondaires de cet immeuble de 4 étages qui avait été un hôtel particulier avant d’être fractionné comme tous ceux de l’avenue Pasteur en appartements exigus et insalubres. Le thé avait refroidi. Elle but d’un trait le fond de sa tasse en porcelaine délicate. Elle se leva, la posa sur l’évier de grès écaillé. Le robinet après un chuintement inattendu laissa échapper un filet d’eau dont elle rinça la tasse, la cuillère et la soucoupe. Elle essuya la théière et reposa-le tout dans le placard au-dessus de l’évier. Avec deux verres, deux assiettes, quelques couverts et casseroles, c’était toute la vaisselle qu’elle utilisait depuis un mois. Elle partirait sans.

Alexis CHIROKOFF



 
 
 

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