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Eloge du vin

Dernière mise à jour : 8 oct. 2020


Deux fois dans l’été, nous allions à la cave coopérative.

Dans la 2CV grise, on entassait trois dames-jeannes, une pour chaque couleur, une pour chaque odeur. Sur le goulot de chacune d’elle, les marques du culottage faisait un camaïeu du jaune paille au rouge vineux.

Odeur de l’osier protégeant les arrondis du verre, crissement des poignées d’osier dans les cahotements des rues débordantes de poussière et de soleil.

Jaune et or de ces temps magiques.

A l’avant, mon grand-père conduisait, relevant de temps à autre la demi-vitre qui lui tombait sur le coude gauche à chaque cahot. Assis à ses côtés, mon frère –fier de son âge – tenait la capote ouverte afin qu’elle ne s’envole.

J’étais tapi à l’arrière, agrippé aux bonbonnes assis directement sur la tôle encore chaude de soleil … au plus près des odeurs et des bruits.

A la cave coopérative viticole d’Ollioules, l’accent des voix pour moi qui parlait pointu sentait ce pourquoi nous étions venus dans cette bâtisse soudainement fraîche après l’éblouissante chaleur.

On attendait que les hommes qui tenaient de longs tuyaux en caoutchouc reliés aux cuves en ciment et terminés par un pistolet fassent leur office : remplir de nectar coloré nos trois dames-jeannes : jaune, rose et rouge … rouge, jaune et rose.

L’odeur des vins qui s’écoulaient dans ces ventres de verre offerts aux cuves, ce roulement incessant de paroles et d’exclamations, ces bruits qui s’entrechoquaient à la première ivresse des senteurs alcooliques : la cave coopérative !

Gros bouchons de liège sur le col de nos dames-jeannes que j’étais chargé de surveiller quand mon grand-père que j’appelais papa Geo mais qu’on nommait ici, le colonel, accompagné de mon frère allait chercher les congés. Mot mystérieux pour moi mais qui reste associé à cet univers magique du vin et des vacances.

Parce qu’avec le vin, il y a les tampons, les droits de port, les taxes, prouvant que c’est une affaire sérieuse où rien ne doit laisser à désirer ou être laisser au hasard.

Le retour était moins chaotique. Il s’agissait de respecter le vin dont j’entendais le glouglou dans chacune des dames-jeannes. Blanc, rosé, rouge, l’arc en ciel d’un émerveillement enfantin, le drapeau d’un univers de soleil.

Mon frère tenait la capote, Papa Geo pestait contre les stop qui avait commencé à surgir aux croisements des routes, j’entourais de mes bras l’osier des dames-jeannes chargé d’éviter qu’elles ne s’entrechoquent.

Grand-père prenait le dernier tournant qui montait par un chemin pierreux à "L’Escaline". Par la vitre arrière, je voyais la mer : bleue, nouvelle couleur de mes fanions d’enfance.

Au dernier chaos, nous nous arrêtions devant la CAVE. Mot de quatre lettres écrites en majuscules dans ma mémoire d’enfant; la porte aux deux battants arrondis peinte d’un vert un peu pisseux. Papa Geo prenait la clé cachée dans une anfractuosité du mur, ouvrait la porte qui grinçait toujours un peu. L’odeur était là plus forte encore qu’à Ollioules. Nous allions procéder à la liturgie de la mise en bouteilles.

Au plafond pendait une ampoule nue de 25 Watts laissant les casiers à bouteille dans une ombre mystérieuse. Papa Geo aidé de mon frère y déposait les trois dames-jeannes : une pour le blanc, une pour le rosé, une pour le rouge. Au mur, un tuyau de caoutchouc rouge permettait de procéder à l’opération du siphonnement, magie qui permettait de remplir une à une les bouteilles qui attendaient dans leurs casiers, col en bas, cul offerts au regard.

Assis sur trois casiers à bouteilles, chœur du vin sous une voûte blanche, il fallait aspirer le liquide, pincer le tuyau à quelques centimètres de son extrémité dont l’autre était plongée dans la bonbonne, le mettre dans le col de la bouteille, desserrer les doigts, laisser couler les liquides, blanc, rosé ou rouge, écouter le murmure du vin jusqu’au col de la bouteille, serrer le tuyau de caoutchouc rouge et recommencer.

Un été quand j’avais grandi où j’eus le privilège de faire circuler les bouteilles, un autre encore de presser le tuyau. Jusqu’au moment où enfin, je pus amorcer le siphon. Instant magique où à l’odeur du vin succéda le goût du vin.

La Forêt Harault, Noël 2008

Alexis CHIROKOFF



 
 
 

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