Le commencement de la fin (roman)
- françois Chirokoff

- 8 avr. 2014
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 oct. 2020
"Un jour, tu t'assoies, et l’avenir est devenu le passé"! Il écrit (en rappelant l'accent russe de son père): "tu sais, la vie, c'est bon souvenir". Fin du dernier chapitre. Fin du roman. Fin de sa biographie. Fin de tout! ----------------------------------------- "Je suis à court d'existence"! C'est sur ce constat d'impuissance, cette impression de vide, de manque, d’inutilité peut-être, qu'il butait pour donner une suite à ce qu’il appelait "son expérience littéraire". "Je n'ai plus rien à raconter"… et pourtant… que de choses encore à rajouter aux deux cent cinquante pages tout juste publiées! Deux cent cinquante pages, et sans doute, à peu près autant de lecteurs, et surtout de lectrices, vu que ce sont elles qui ont le plus apprécié son langage d'égoutier, d'une part, et cette sorte de contrition en ce qui concerne ses "turpitudes existentielles de fond de calebard"! Sauf son ex-femme, profondément choquée que ce retour en grâce vis-à-vis de leurs enfants, ce soit fait à son désavantage! Il pensait pourtant avoir été le plus "soft" possible… ne pas réalimenter les choses qui fâchent…ne pas rouvrir les anciennes blessures …surtout pas. Il pensait avoir réussi un truc sympa, voire même amusant: Ecrire un livre tout en "tournant la page". (Normalement, c'est ce qu'on fait lorsqu' on le lit, non quand on l'écrit). Et voilà qu'elle ne décolère plus! Aux dernières nouvelles, elle accumulerait les "preuves" pour démontrer à leurs enfants combien c'est lui, le père, le "méchant", alors que toute sa vie, elle, la mère, n'a fait que se sacrifier pour eux, leurs enfants! Comme s'ils ne le savaient pas, ou plus. Comme s’ils avaient pu l'oublier, après l’avoir entendue, comme une récitante de litanies, pendant trente ans! "Il faut que tu écrives la suite de ton roman"! Facile à dire… rajouter mille pages au précédent? Certes, il a la matière pour le faire: Tellement d'anecdotes sur son enfance, son adolescence, ses débuts dans la vie d'homme et toutes ces années qui ont suivi. Sa vieillesse qui, maintenant, lui pèse. Ses sentiments qui, vivant en lui, réécrivent chaque jour son histoire, ses amours, ses passions, son ennui, sa tristesse et son désarroi, ses peines et ses joies. Un deuxième roman?… Mais alors, en admettant qu’il en ait vraiment envie, leur prouver aussi qu' il en est capable, en "faisant autrement": Ecrire "sérieux", dans un autre style, sans référence ni à San Antonio, ni à Céline, ni à Vian, ni à Desproges! Ecrire pour le plaisir de donner naissance à une "histoire" dont il ne serait que le témoin, le passeur. Alors, ne plus dire "Je"… Ecrire en se disant qu’il n'est plus narrateur, mais seulement lecteur… le premier lecteur. Donc écrire à la troisième personne. Chose qui n'était même pas envisageable, lorsqu' il écrivait sa biographie, il y a à peine quelques semaines: Il avait bien tenté le coup, le temps de quelques lignes, quelques paragraphes, mais ça l’avait rendu muet. "Il" n’avait pas de place dans cette histoire. "Je", oui. Conflit intérieur entre deux égos incontrôlables. Le "il" a été écrasé par le "je"….et c’est bien regrettable: "Il" avait tant de choses à dire, lui! Du moins c'est ce qu' "il" prétendait… jusqu'à aujourd'hui… Son Mac, ouvert sur le Monde, était prêt. Sur le clavier, bien centré devant lui, Il tapa: "Le commencement de la fin (roman)". Il tenait son sujet. Les mots, déjà, jaillissaient tout seuls. Il n’avait plus qu' à suivre. Un nouveau talent le porterait, il en était sûr. Probablement pas au sommet de la gloire, mais au moins sur "le chemin du bas", celui qui mène à la reconnaissance! Il notait que, fort de son expérience récente, il prenait garde à la forme de son texte: Il avait réglé le tabulateur de son application afin que les "points à la ligne" lui ouvre un paragraphe là où un paragraphe bien élevé doit s'ouvrir, c'est-à-dire, à la ligne (c'est la moindre des choses), et en retrait de trois espaces par rapport au texte principal. Le ventilo du Mac, surpris de cette inhabituelle charge de travail, ronronnait efficacement: Il ventilait! Plus les mots se bousculaient pour s’installer sur la page blanche (chacun se disputant la place qu' il estimait être la sienne pour donner du sens à la phrase), plus le ventilo ventilait! Quelque chose était déjà en train de lâcher sous le capot de la machine. Il s’arrêta d'écrire, perplexe. L'utilisation de la troisième personne était-elle aussi insupportable à son Mac qu’elle l'était pour lui-même? Et qu’en savait-elle d'ailleurs, la machine? Il se demanda même si elle ne commençait pas à "tabuler du disque dur"… Il examina sa page avec plus d'attention, voir comment ça se présentait… essayant de comprendre en quoi ses mots pouvaient contrarier ce qui n'est qu'un assemblage de plastique et de quelques composantes électroniques. Et là, à ce moment, il découvrit qu’un truc imprévu s’était produit: Alors que jamais au grand jamais il n’avait utilisé une Majuscule après un point, il les vit toutes! Il y en avait partout où elles sont obligatoires: Une après chaque point! Un cauchemar! D'emblée, ce putain d’ordi avait pris la main, lui imposant sa "façon d'organiser les choses": D' un côté, les Majuscules, de l’autre, les minuscules! Et il se réveilla… d’un coup! L'ordinateur n’avait pris la main sur rien du tout: Le bruit des ventilos n’était que la respiration de la femme qui partageait son lit. Et les mots -hélas- ne se bousculaient pas plus au portillon de son inspiration que dans l’atelier d'écriture où, dans son rêve et sur le conseil de quelque bon ami, il s’était inscrit. Il se leva, alluma le Mac, et vérifia que la page y était aussi vierge que dans sa tête! Tout était normal: Il n’avait fait qu'un rêve idiot. Un de plus! Il ne lui restait qu'à aller se recoucher en attendant que Patrick Cohen lui dise que l’heure d’aller préparer le petit-déjeuner était enfin arrivée. Ce qu’il fit. Ou "ce qu’ils firent", lui, en se recouchant, et Patrick Cohen en le réveillant à peine quelques heures plus tard! ---------------------------------------- Et je me suis réveillé! putain! mais quel rêve à la con! "que se passe t-il" me demanda mon agréable compagne encore ensuquée d'une nuit de sommeil trop courte et trop agitée pour en être reposée. "j’ai fais un rêve" lui répondis-je en français: "je participais à un travail d'écriture proposé par l'animateur de l'atelier du même nom, qui nous demandait d’écrire une histoire, n' importe laquelle, mais à la troisième personne". "ben merde", me répondit-elle, "pour toi, ça a dû être un vrai cauchemar"! un peu, mais pas trop… en fait, ça m' a permis de réfléchir à la question et de faire un choix: si je devais réécrire quelque chose, ce serait forcement en employant le "je". Comment veux-tu faire comprendre, en langage littéraire convenable, à un gros tas de Majuscules (par exemple) qui tentent de s'immiscer dans ta vie, que tu les emmerdes? peut on emmerder qui ou quoique ce soit à la troisième personne? ce qui pourrait donner ceci: "s’adressant à la Majuscule qui semblait être à la tête du complot, il lui dit qu’il l'emmerdait profondément"! alors que: "je t’emmerde sacré trou du cul! tu me fais chier et je t’emmerde"! c'est mieux, non? J’en étais là de mes réflexions parfaitement stupides (j’en avais bien conscience), quand je me suis réveillé pour de bon ce coup-ci… mais... de ma sieste! il était quasi dix-sept heures,
Maïvy n’allait pas tarder à rentrer du labeur
et je n’avais pas encore épluché les asperges !
la vie de romancier n’est pas une sinécure!
franchement, tu m’imaginais dans un atelier d'écriture?
et pourquoi pas Rachmaninoff à un cours de solfège!
---------------------------------------- Et voilà comment les sots, devant une page restée finalement vide, diront: "quel talent"! François Chirokov (auteur) "auteur, mon cul"! (Zazie) 8 avril 2014




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