La neuvième minute
- françois Chirokoff

- 5 févr. 2015
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 oct. 2020
Dès son plus jeune âge, Sergueï s'était montré plutôt doué pour le piano. Les jours de réception, dans la grande demeure familiale d'Odessa, il adorait montrer son talent auprès des amies de sa mère. Les applaudissements de ces jolies femmes le remplissaient toujours de fierté et de bonheur. La Révolution et l'exil ont bouleversé sa vie mais pas sa passion pour le piano! Avec quelques camarades aussi perdus que lui, ils avaient fini par atterrir chez une certaine Lily, qui tenait une pension de famille à Nogent. Miracle, Lily possédait un "Playel", piano droit de bonne facture, que Sergueï n' eut aucun mal à monopoliser puisqu'il était le seul à savoir en jouer. Le romantisme russe débarquait à Nogent-sur-Marne! La Russie éternelle revivrait sous ses doigts! Et il en était une sur qui ça fit des ravages, Raymonde, la nièce de Lily, que sa tante logeait le temps de ses études à Paris. Vaincue par le charme de ce Slave ravageur, elle l'épousa. Tante Lily, en cadeau de mariage, leur offrit son Playel. Et je vins au monde! Mon père ne m'a jamais appris sa langue maternelle, et j'ai trop longtemps fait semblant de croire que c'était par flemme qu'il y avait renoncé. Mais le temps qui passe (il avait une phrase magique: «quand tu auras mon âge, tu comprendras») me fait voir les choses autrement: Ne pas connaître le Russe, m'a interdit définitivement de remonter le cours de son histoire, d'aller fouiller dans son passé, d'aller "visiter la souffrance de son exil". Il s'est contenté de me donner suffisamment d'éléments pour que je puisse y "jeter un œil", sans pouvoir rien y bousculer, comme à travers une vitre qui le protège. Et j'aime bien cette idée là. Mais revenons au piano. Déchiffrant parfaitement les partitions de musique, il pouvait se permettre de jouer tous les grands classiques, mais de tous, le "Troisième concerto pour piano" de Rachmaninoff a toujours été celui qui provoquait chez moi le plus d'émotion: Avec lui, je devenais Russe! Quand il jouait ce concerto, peu avant la neuvième minute du premier mouvement, on commençait à percevoir un changement de ton... quelque chose qui montait, qui gonflait, qui hésitait à jaillir...qui allait nous péter à la gueule: c'est Sergueï qui cherche ses touches! Ses lunettes à triple-foyers ne l'aident pas à voir en même temps la partition et le clavier! Son énervement devient alors palpable, et quand enfin, il est sûr de son accord, il le plaque, d'un coup! magistral et sans appel! Et tout le tourment romantique de Rachmaninoff passe alors par notre vieux piano mal accordé grâce aux doigts de papa! Et puis, un jour, alors que j'étais sous le charme de cette magie, ma mère a osé dire: "Serge, décidément, tu joues comme un pied"! Depuis, je crois que je n'ai plus jamais entendu le piano à la maison... Aujourd'hui, dans ma vieillesse, c'est Vladimir Ashkenazy, précisément à la neuvième minute de ce concerto, qui sait me rappeler combien mon père pouvait y mettre son âme. Merci à toi Vladimir Davidovitch.




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