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Amers

Dernière mise à jour : 8 oct. 2020


"Ici, l'envers du vent se lit dans la mer" (Gérad Le Gouic) Il a posé son sac – ici – au pied du môle, oui là où je vous montre, au pied du phare rouge. Une fois assis, il a sorti sa blague à tabac, un carnet de papier maïs et a roulé une de ses grosses cigarettes qu’on doit rallumer sans cesse même en plein vent. A l’abri du pan de son caban, le pan gauche, celui de la poche où il range son gros carnet à élastique noir où il comptait la marée, il l’a allumé et a commencé à fumer. C’est ici, à cet endroit, à ce moment que commence mon récit. Celui dont je vous parle, c’est de moi qu’il s’agit puisque je n’ai plus souvenir de ces moments. Je vous les décris tels qu’ils m’ont été rapportés par Jef, le patron du café du port. Je me souviens que j’ai descendu les ruelles qui vont au port, de celles qu’au soir on a du mal à remonter à l’inverse. Mon sac prêt à partir alors que je n’embarquais plus depuis des années. Le dernier bateau ayant terminé au cimetière de l’arrière port il y a plus de dix ans. Et puis, plus rien. Le vide. Le blanc. Ici, on a toujours été marin par la mer et par le vent. Oh, bien sûr pas toujours bien mais nourri même si tout avait le goût du sel, on vivait quand même. Alors quand mon nom a été rayé du dernier rôle d’équipage et que j’ai touché ma première pension, c’est comme si le temps s’était arrêté – là – au bout du môle au pied du phare rouge, celui que l’on voyait, fendillant l’obscurité quand on rentrait de nuit les soirs d’hiver et les cales pleines. C’est ici que je passais mon temps à regarder celle sur qui j’avais vécu, superposant mes souvenirs les uns aux autres, caressant du bout des doigts les dos de mon chien. C’est là que s’arrêtent mes souvenirs. Plus tard, ils m’ont retrouvé dans l’entassement des rocs au pied du môle battu par les vagues avec le chien qui gueulait. La vedette des sauveteurs m’a amené sur le continent à l’hôpital. J’étais sur un lit de draps blancs et je n’avais plus usage des mots. On m’a dit le nom de ma maladie : aphasie, ça veut dire que je ne peux plus parler. Ce n’est pas que je ne comprends pas, c’est que je ne cause plus. Les docteurs m’ont dit aussi que j’avais une amnésie Enfin, c’est que j’ai perdu la boule, la mémoire quoi. Tout ça à cause que je me suis jeté dans les rochers au pied du môle. Le reste, c’est Jef qui me l’a raconté. Le sac plein pour embarquer, la cigarette et puis surtout, il m’a raconté mon chien, celui à qui je grattais la tête, là, comme il l’a montré entre les deux oreilles. Et puis surtout, il m’a raconté comment il avait été écrasé carrément par la voiture du facteur dans la pente qui remonte de la mer, derrière la borne alors qu’il courrait après un chat. Cette fois-là, je suis bien seul sans plus rien à faire que d’attendre mon nom sur le rôle du dernier bateau qui ne partira plus jamais. Ici, il n’y a plus de bateau, plus d’ailleurs seulement plus rien que l’envers du vent qui se lit dans l’amer. Ici, les phrases sont fendillées de points et de virgules, elles sont lourdes de mots.


Bouteille à la mer


 
 
 

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