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Les chœurs de l'Armée Rouge (2nde version)

Dernière mise à jour : 8 oct. 2020


Paris, septembre 1958. Je me souviens de ce soir de septembre comme si c'était hier. Un évènement familial pour lequel Sergueï Alexievitch, notre père, nous préparait depuis des semaines (bien aidé par Nikita Khrouchtchev!): L'invasion du Parc des Expositions par les Choeurs de l'Armée Rouge, pour leur toute première tournée en Europe de l'ouest.

Nous avions attendu ce jour avec une telle impatience, que nous n'avons même pas remarqué combien papa nous a fait partir en avance pour être sûr (accent russe et grammaire approximative*) "de trouver place pour la mon voiture", et surtout être le mieux placés possible dans la salle. Ce qui fut le cas, au centre, et pas très loin du plateau. Il ne nous restait plus qu'à attendre le début du spectacle! Quand ils entrèrent enfin, le Peuple se leva pour les applaudir et les ovationner, comme si le Colonel Boris Alexandrov, à la tête de son régiment, venait de libérer Paris! Comment parler de l'émotion de mon père, sans parler de la mienne? Sans le comprendre encore, bien que cette langue m'était étrangère, mon coeur me parlait russe! Leur répertoire ne m'était certes pas inconnu, mais quel plaisir de voir et de partager ainsi le bonheur de Sergueï Alexievitch... les mots me manqueront toujours pour raconter ce que je ressentais, mais c'est ce soir là que j'ai commencé à comprendre ce qu'était "être russe". Plus tard dans le spectacle, les Chœurs ont chanté la Marseillaise. Je suis certain que papa a été le premier à se mettre debout... alors, forcément, partageant sa fierté, ou sa foi, j'en ai fait autant. Et quelque chose que je ne connaissais pas a commencé à gonfler dans ma poitrine, comme une vague qui allait m'emporter, la bas, en Russie! Et c'est ce qui est arrivé quand les Choeurs entonnèrent l'Hymne de l'Union Soviétique, ce fût extraordinaire: Mon père m'a agrippé la main et m'a transporté sur la Place Rouge pour assister au défilé de "son" armée, lui, l'ancien officier de la Marine de Nikolaï Alexandrovitch Romanov, le Tsar de Russie! Et je pense que, s'il en avait eu un, il aurait même osé agiter le Drapeau Rouge! A la fin du spectacle, nous sommes sortis assez rapidement, sentant bien qu'il avait "une idée derrière la tête". Effectivement, sans hésiter, il nous a entraînés vers la "sortie des artistes" où les autocars attendaient. Dans mes souvenirs, j'en vois un en particulier, un blanc. Quand celui-ci fût prêt à partir, mon père a franchi les barrières qui contenaient le public, de manière si soudaine, que personne n'a pu le retenir, et dans le même élan, en criant quelque chose en russe à l'intention des occupants, a réussi à monter dans le bus, juste avant que les portes pneumatiques ne se referment. Notre mère a crié "Serge! qu'est ce que tu fais?!!

J'étais littéralement sidéré, car pendant une demie seconde j'ai vraiment cru que c'était l'aboutissement d'un plan pour "retourner au pays", mais très vite, vu la panique qu'il venait de mettre à l'intérieur du bus, j'ai compris qu'il n'en était rien: il n'avait qu'une seule envie, serrer dans ses bras des "Russes de là-bas", les embrasser "à la russe", à pleine bouche, les étreindre, et surtout leur parler dans sa langue maternelle. C'est quand j'ai vu le bus démarrer, qu'effrayé, j'ai pensé que les Soviètiques pouvaient carrément l'exfiltrer! La seconde suivante, "la sécurité", se ressaisissant, a fait stopper le bus tout en refoulant Sergueï vers la porte qui venait de se rouvrir... Papa, cramponné à une poignée, a encore pu serrer quelques mains, puis après avoir crié à nouveau quelque chose en russe, a fini par sauter du car qui s'était remis à rouler, laissant enfin ses compatriotes (il aimait ce mot) repartir en Russie! A cette seconde précise, il est redevenu un exilé! Et moi, comme mon père qui en 1942 était devenu (*)"la pure Français", à cette minute, je suis devenu "la pure Russe". 40 ans plus tard, Septembre 1998, Lanester (Bretagne)

Pour leur 70 ème anniversaire, Les Choeurs de l'Armée Rouge, sous la direction du Colonel Dimitri Somov, font une tournée triomphale à travers la France... mon père est mort depuis vingt ans.. L'URSS depuis sept ans déjà... et il reste encore deux ans à Boris Eltsine pour finir de dépouiller ce qui reste de l'Ours soviétique! Les temps ont peut-être changé, mais les Choeurs soulèvent toujours auprès des foules le même enthousiasme, et chez moi la même émotion: Je suis le premier à me mettre debout pour écouter la Marseillaise, j'ai à nouveau dix-sept ans, je suis avec mon père sur la Place Rouge, et bien évidemment, pour un soir, je suis "la pure Russe"!

Le répertoire, lui, n'a guère changé, et si l'hymne de Russie a remplacé celui de l'URSS, les chorégraphies, dont le célèbre Casatschock, sont toujours aussi spectaculaires. A la fin du spectacle, pas la peine de chercher la "sortie des artistes"... ils sont là, du moins les solistes, à signer des autographes, vendre leurs CD, ou parties d'uniforme dont la dominante rouge n'est plus d'actualité! C'est ainsi que je suis devenu le propriétaire ému d'une casquette historique, bandeau rouge, faucille, marteau et étoile rouge garantis d'époque... pour cent balles! "payable par chèque"? "Da"! à partir du moment ou ce ne sont pas des roubles! "спасибо" (merci) Ainsi affublé de mon trophée, de la musique russe plein la tête, nous avons rejoint notre voiture en regrettant -pour moi- que ce ne fut pas une Lada! Et là, je me suis enfin réveillé: Lénine était bien mort!! et je me suis effondré dans les bras de ma femme en pleurant à chaudes larmes! "—Mais que t'arrive t-il? — Mon père ne m'a jamais autant manqué qu'aujourd'hui"!

Un an plus tard.

Septembre 1999, sortie du film "Est/Ouest" de Régis Warnier, avec Oleg Menchikov, Sandrine Bonnaire et Catherine Deneuve, film qui sera récompensé l'année suivante par deux Césars, un Oscar et une Etoile d'Or. Les pendules étaient définitivement remises à l'heure, et Vladimir Poutine venait de prendre le pouvoir en Russie.(**) - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Dimanche 25 décembre 2016. "64 choristes de l’Armée rouge ont péri dans la catastrophe aérienne du Tupolev Tu-154, qui a fait 92 morts au-dessus de la mer Noire. L’Ensemble académique Alexandrov était le plus ancien des ensembles à être aussi appelés Chœurs de l’Armée rouge. C’était l’un des symboles les plus importants de l’URSS, puis de la Russie. Fondé dans les années 1920 sous l’égide du ministère de la défense, sa première formation, qui compte alors 10 soldats artistes, se produit pour la première fois à la Maison centrale de l’Armée rouge en octobre 1928." (Le Monde.fr) - - - - - - - - - - -

(**): Réécrit à partir de mon témoignage (page 57) dans "Sergueï Alexievitch Chirokov, le Russe rose", par Suzannouchka Chirokov, ma soeur ainée (éditions Lulu.com 2012)



 
 
 

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