La pashka du tsar
- françois Chirokoff

- 10 févr. 2017
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 oct. 2020
" ♪♪ Joyeux anniversaire, mamie, ♪♪ joyeux anniversaire, maman, ♪♪ joyeux anniversaire, mamie-maman, ♪♪ joyeux anniversaire ♪♪ " Février 2070. Comment pourrai-je oublier cette journée du 10 février 2063, c'était il y a 7 ans, mais ça a été tellement fort, que le souvenir en est resté intact... Pour les 70 ans de grand-mère, nous nous étions tous mis d'accord pour lui faire la surprise de sa vie... Pas question qu'elle devine quoique ce soit trop vite... et ça a marché! Effectivement, après que la fumée des 70 bougies se soit dissipée (nous étions nombreux pour les allumer): — C'est pas vrai!! vous m'avez préparé une Pashka?! C'est trop génial... vous êtes des amours! Mais comment avez-vous fait?! il n'y a que les Russes qui savent faire un gâteau pareil! — Et qu'est ce qu'on est nous alors? Surtout qu'on vient de retrouver un vieux bouquin de recettes russes (1) dans un carton éventré, lorsqu'on a fait le déménagement du cousin Anatole le mois dernier... — ... Je ne trouve plus mes mots... mais parlez moi de votre recette, j'ai hâte de la redécouvrir. C'est ainsi, chacun coupant la parole à l'autre, frère, soeur, cousin ou cousine... que tous ensemble, nous avons "raconté" notre Pashka à notre grand-mère. —Pour 8 personnes, il faut: —1 kg de fromage blanc... —au lait entier! —250 gr de beurre demi-sel... —si c'est du beurre doux, rajouter une pincée de sel fin! —4 jaunes d'œufs cuits dur. —20 cl de crème fraîche épaisse. —200 gr de sucre en poudre... —du sucre roux, de canne exclusivement. —125 gr d'amandes hachées... —hachées pas trop fin, les amandes. —50 gr environ de pistaches broyées, pas trop fin non plus, je sais! —Une cuillerée à café de vanille en poudre... —faut pas lésiner sur la quantité! —Quelques petits morceaux de fruits confits pour la déco finale... —ici, c'était pour écrire: "bon anniversaire mamie". Ensuite: —Le soir du 1er jour, dans une passoire, disposer une serviette légèrement humide (en coton très léger) dans laquelle verser le fromage blanc et la crème fraîche mélangés. —Rabattre -en les serrant bien- les coins de la serviette, et poser dessus une assiette à dessert lestée d'un poids de 4 ou 5 kg... Là, notre grand-mère a eu comme une sorte de bouffée de chaleur... — C'est impossible, cette recette n'est écrite nulle part... Dans la famille, on l'appelait "La Pashka du Tsar"! Même moi j'en avais oublié les détails... mais continuez, continuez, c'est passionnant... je pense même que j'aurai des choses à vous apprendre. Quelqu'un sait où j'ai posé mon téléphone?.... Ah... merci Nina. Maintenant, je vous écoute, nous en étions au poids de 5 kg, je crois... Les mots se bousculaient. — Faire attention à ce que l'assiette ne se coince pas dans la passoire pendant l'opération de pressage. Mettre le tout au frais, dans un plat creux jusqu'au lendemain matin... — un plat creux, pour recueillir le petit lait, sinon, bonjour le frigo! — oui, et penser aussi à cuire les 4 œufs! — En fin de matinée-début d'après-midi du 2ème jour, mettre la pâte (devenue très ferme) dans un grand saladier et faire fondre le beurre à petit feu... — pendant ce temps, se débarrasser du petit lait, et des blancs d'œufs. — Rajouter les jaunes (vaguement écrasés), le sucre en poudre, la vanille et le beurre fondu... — et l'éventuelle pincée de sel! — A l'aide d'un mixeur (type "plongeur") obtenir une pâte bien homogène, puis avec une cuillere en bois, incorporer enfin les amandes hachées en mélangeant bien la pâte. — Réserver pistaches et fruits confits. — Replacer la serviette... — celle qui vient de servir? — oui... replacer la serviette dans la passoire, remettre la Pashka sous presse (même petite assiette avec ses 4 ou 5 kg), au frigo jusqu'au lendemain... — (tous en chœur):... lendemain, JOUR DE LA DÉGUSTATION! — Le matin de ce 3ème jour, démouler la Pashka dans le plat de service, la remodeler à son goût, du plat de la main pour lui donner la forme désirée, saupoudrer les brisures de pistaches... — en les "tassant" à la main... — Et pour finir, avec des petits morceaux de fruits confits, écrire le traditionnel XB (христос воскрес: Christ ressuscité)... — ... ou la faucille et le marteau comme le faisait mon propre grand-père! — C'est pas vrai?! — Et si, il a fait ça! Ensuite, il ne vous reste plus qu'à servir votre Pashka en tranches plus ou moins épaisses, accompagnée d'une boule de glace à la vanille et d'un verre de Vodka glacée, et... na zdorovia! — A ta santé mamie... Maintenant, à ton tour de nous raconter l'histoire de cette Pashka... A ce moment, grand-mère -ménageant un peu son effet- a fait une pause, a chaussé ses lunettes, fait mine d'avoir encore perdu son téléphone, a farfouillé quelques secondes sur deux ou trois écrans, puis s'est adressé à nous en ces termes: — Il fallait que je vérifie quelques dates avant de vous raconter la suite. — Alors, raconte, on ne te donnera tes cadeaux que si tu les mérites! — Nina, toi qui retrouves tout, cherche donc la télécommande et allume nous la télé que je vous mette sur grand écran une image qui va nous causer mieux qu'un long discours.... Tu y es? Oui? Dans ce cas, moi aussi. Grand-mère venait de faire apparaître sur la télé du salon la photo du Tsar Nicolas II et de sa famille, entouré de quelques personnalités et officiers galonnés, tous apparemment fiers et ravis de poser pour l'Histoire. Elle ajouta avec émotion: — Cette photo a été prise le 27 avril 1913, dans la Cour d'Honneur de l'école des Cadets d'Odessa. Sachez que cette reproduction est quasi introuvable sur Internet, mais mon père -convaincu de son existence- avait fini par la dénicher en piratant des archives photographiques plus ou moins confidentielles appartenant à la famille Romanov... Fin février 1913 -c'est ce que je vérifiais tout à l'heure tout en vous écoutant- Nicolas II, fatigué par les fêtes du "Tricentenaire du règne de la Maison des Romanov", décide de s'éloigner quelque temps de Saint-Petersbourg, et organise un séjour de villégiature pour lui et sa famille, sur les bords de la mer Noire. Ce sera donc Odessa, pendant les fêtes de la Pâque orthodoxe. — Mais comment sais-tu tout cela mamie? — Si vous saviez combien de fois mon père et mon grand-père m'ont raconté cette histoire... et puis vous savez, je sais aussi me servir d'un ordinateur... En 1913, le père de mon grand- père avait 12 ans et... — Houla... va falloir qu'on prenne des notes... — Pas la peine, c'est assez simple quand-même: je ne parle que de mon arrière-grand-père, Serge Alexeïvitch Chirokov... qui était donc Cadet depuis 2 ans dans cette école prestigieuse. La visite du Tsar fut un événement considérable (2). Il faut que vous vous imaginiez notre "jeune aïeul", au garde à vous avec ses camarades, passé en revue par l'Empereur... puis, à la fin de l'obligé discours, criant trois fois le traditionnel "Hourra", d'autant plus spontané que Nicolas II venait de les inviter à passer à table! 12 ans, et invité "à la table" du Tsar! — Waooow! — Vous pouvez le dire, mais ce n'est pas fini, car c'est au moment du dessert que la Grande Histoire va rejoindre la petite, celle de notre famille! Décidément, grand-mère savait ménager ses effets! Elle invita les plus âgés d'entre nous à boire un coup de Vodka et -s'amusant de la tradition- à porter un toast "à Dieu, au Tsar et à la Patrie". Puis, elle reprit: — On imagine que tous les personnages de la photo ont bien évidemment participé au festin. On y voit donc le Tsar, la Tsarine Alexandra Feodorovna et leurs filles, Anastasia, Tatiana, Olga et Maria et le Tsarévitch Alexis dans les bras de cet immense matelot (2) chargé de le protéger contre tout accident... rappelez vous, il était hémophile, et la moindre blessure pouvait le tuer. Plus loin, on reconnait le Grand Duc Constantin de Russie, fondateur de l'école, puis le directeur de cette école, le lieutenant-général Nikolaï Radkevitch, et quelques autres figures locales de moindre importance peut-on imaginer....SAUF une! mais je ne vous dis pas qui tout de suite! — Mamiiiiiiiie! — Patience! En attendant, personne ne se souvient plus du menu, mais une chose est certaine, c'est que, Pâque oblige, le dessert ne pouvait être qu'une Pashka. Serge, le jeune Cadet, bien qu'assis tout au fond de cette immense salle, ne perdait pas une miette, de ce qu'il mangeait bien sûr, mais surtout de ce qu'il observait à la table d'honneur. C'est ainsi qu'à sa grande surprise, il vit Nicolas II en grande conversation avec la Grande Duchesse Maria Alexandrovna, sa voisine de table, visiblement à propos de son assiette dont il lui montrait le contenu. Puis se tournant sur sa gauche, le Tsar attira l'attention d'un convive plus éloigné, lui montra un morceau de Pashka, et par mimiques, lui fit comprendre qu'il aimerait savoir qui était à l'origine d'une recette aussi délicieuse. L'officier ainsi interpellé (un jeune colonel de la Garde Impériale), se leva respectueusement, et d'un geste discret désigna sa jeune épouse qui n'était autre que... — ...que..? que...? — ... que la mère de Serge, Anna Pavlovna Chirokova, la grand-mère de mon grand-père! — C'est elle sur la photo alors?! Elle est où? — Elle n'y est pas. Par contre, Alexis Kirilovitch, son mari, lui y est: C'est ce beau militaire qui porte barbe et moustache comme c'était la mode à cette époque. Nous étions là, tous un peu éberlués, à contempler ce souvenir photographique surgi du passé, et devenu soudainement si proche... — Et tout ça à cause d'une recette de cuisine! — Oui, mais quelle recette! "La Pashka du Tsar" quand même! Je ne sais plus qui a profité de ce moment d'émotion pour déposer sur les genoux de grand-mère le premier des cadeaux que nous lui avions préparés. — Merci mes amours... merci... mais... mais ça alors... c'est incroyable: Ce livre... "Les Secrets de la cuisine russe", annoté par mon grand-père, vous l'avez retrouvé!... Je le croyais perdu. — Vrai? Trop génial alors! Et regarde la page de la Pashka, grand-mère, elle est toute cornée d'avoir été consultée... Et toutes ces notes, toutes ces ratures... En fait, si tu suis bien les corrections, tu n'obtiens pas la recette du bouquin, c'est clair. — C'est exactement ce que devait dire le Tsar à la grande Duchesse Maria ce 27 avril 1913 en dégustant sa Pashka! — Une dernière question grand-mère: Est-ce que tu sais pourquoi ton grand-père a rajouté sous cette recette "à la mode Chironimov"? — Rien à voir avec la cuisine russe! Il avait choisi ce pseudo quand il a décidé d'écrire ses mémoires (3 tomes tout de même!). Ça sonnait un peu "indien rebelle" et je trouvais que ça lui allait bien, mais il a tenu à me préciser que Chironimov n'était pas un Indien, mais bien un cavalier mongol, ayant vécu au XIIIème siècle! — Et ton grand-père, il a fait quoi après ses bouquins et ses recettes de cuisine?! — Il a eu la chance de vivre très vieux auprès de Rousse-Mary, le dernier amour de sa vie, jusqu'à ce que son cœur flanche, le jour où il a vu à la télé, Vladimir Poutine se faire sacrer Tsar de Russie! — Ah, la vache!! Grand-mère a fait une pause, enlevé ses lunettes, s'est un peu essuyé les yeux, et d'une petite voix émue a encore dit ceci: — C'était prévu, mais je ne pensais pas que ce jour viendrait si vite. Vous trouverez dans le grenier une caisse remplie de tous les invendus de Chiro, "Le drapeau noir" et "Le Quai des Indes" (3), ils sont à vous. — Mais tu viens de nous dire qu'il y avait 3 tomes... C'est quoi le 3ème? — "Les Belles Histoires de Chironimo"? (4) Mais vous venez juste à l'instant d'en terminer la lecture ;-)
François Chirokov, Cette nouvelle est dédiée à mes enfants, à mes petits-enfants, sans oublier les "éventuels" Nina et Anatole à venir! - - - - - - - (1) Marie Troubnikoff et Nathalie Pernikoff: "Les secrets de la cuisine russe" (Elsevier, 1976) (2) Suzannouchka Chirokov: "Sergueï Alexievitch Chirokov, le Russe rose", page 9 (Lulu.com, 2012) (3) Editions "Lulu.com", 2013 et 2015. (4) A paraître chez Lulu.com, automne 2017.




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