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La cabane à Kerzhout

Dernière mise à jour : 8 oct. 2020


Il y a quelques nuits j’ai fait un rêve. Rien d’extraordinaire à cela. Mais ce rêve était particulièrement réaliste. C’est arrivé à tout le monde. Lorsque je me suis réveillé, le souvenir de ce rêve était si précis et semblait pourtant déjà si ancien que, pour moi il n’en faisait aucun doute: ce n’était pas un rêve... Sur les falaises basses de la côte nord de la Bretagne, à l’entrée d’un chemin de douanier, une grande cabane basse au toit à deux pentes presque plat, aux murs de lambris de pin vert dominait, jonchée sur sa petite terrasse de bois, un parking en sable comme on trouve partout le long du littoral. Au dessus de la porte d’entrée, une pancarte en noir et blanc prévenait: “Chaokat o Kerzhout”. La terrasse n’était pas bien grande mais pouvait accueillir sans doute trois ou quatre tables qui, pour le moment, devaient encore être rangées à l’arrière de la cabane. Sur le toit, une longue cheminée d’acier rouillé fumait doucement. J’entrais. La cabane était étrangement plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Un petit comptoir à l’entrée servait de présentoir pour des cartes routières et permettait d’y déposer sacs, manteaux et parapluies. Sur la gauche, on pouvait voir la cuisine ouverte sur la grande salle. Cette grande salle était un peu vide. Des tables éparses tentaient vainement de la meubler, elles étaient décorées de nappes en écossais rouge et de petits bouquets de fleurs sauvages séchées y étaient visiblement minutieusement déposées. Cela ressemblait plus à une salle de bal qu’à une salle de restaurant tant la place y était grande. La lumière y était douce, bleue comme la lumière des bords de mer. D’ailleurs, la mer, on la voyait par la grande baie vitrée du fond qui, du fait de le pente du terrain, surplombait largement le panorama offert par l’océan. Dans la cuisine, François, mon père, préparait tranquillement sa journée. Il avait allumé son vieux fourneau à bois avec le bois flotté entassé dans un vieux tonneau pas loin de la cuisinière. Les casseroles d’acier cabossées par les années étaient rangées par ordre de taille, pendues à une poutre du toit. Des paniers de légumes et quelques charcuteries attendaient sur la grande paillasse centrale d’être rangées. Dans la salle, juste à côté du comptoir, Alexis, mon oncle, remplissait de chiffres et de lignes des petits bloc-notes. Il avait une casquette blanche chiffonnée et un tablier rayé de bleu et de blanc, taché par le sable et la terre des légumes qu’il venait sans doute de cueillir lui-même. Pour le moment, il s’occupait des comptes de la cabane, gérant les commandes à passer et se préoccupant de la météo des prochains jours. Près des tables s’affairait Suzanne, ma tante, encore occupée à déposer, presque au millimètre chaque petits bouquets qu’elle avait confectionné elle-même avec des fleurs ramassées dans les landes autour. Avant même que je ne m’interroge sur l’utilité de cette cabane, je me suis dit qu’il aurait été préférable, connaissant les capacités culinaires de chacun, de mettre mon oncle au fourneau plutôt que mon père. Mais aussitôt la réponse à cette question me parut évidente: mon oncle était sans doute plus apte que mon père à gérer des comptes et des commandes! Ma tante, elle, semblait à son aise à la décoration de la salle. C’est de cette manière que j’appris que les trois retraités avaient décidé de créer un nouveau concept éco-responsable: “Mâcher en marchant”! L’idée était toute bête, mais sa réalisation pas si simple que çà. Le principe était de proposer aux promeneurs une manière de se sustenter avant (ou après) avoir parcouru les quelques kilomètres du chemin de douanier. La cabane (et je reconnais bien là l’idée de mon père) était située sur la gauche du chemin. Forcément! A droite était la petite falaise qui surplombait d’à peine une dizaine de mètres les eaux de l’Océan. Mais l’implantation de la cabane était faite de telle sorte qu’on pouvait penser qu’elle était l’entrée du chemin, si bien que les promeneurs avaient sans doute le sentiment de se promener en son jardin alors que, bien entendu, il n’en était rien. A dire vrai, c’était même tout l’inverse: ce n’était pas le chemin qui appartenait à la cabane, mais la cabane qui était la propriété du chemin! D’ailleurs, aucune pancarte ni barrière n’en interdisait l’accès. Sur la cabane, aucune publicité agressive ne faisait mention des produits qu’on pouvait y trouver. Tout se passait sur ce qu’on pouvait y voir de l’extérieur: Elle était si lumineuse et ouverte par de grandes fenêtres, que personne ne pouvait douter qu’il s’agisse là d’un lieu pour boire et manger. A l’intérieur, au dessus du présentoir à cartes routières, une grande pierre d’ardoise supportait un règlement écrit à la craie: Chacun pouvait venir s’asseoir, se reposer, discuter, fumer une pipe (sur la terrasse, s’il vous plaît) et personne n’était obligé ni même incité à consommer quoi que ce soit. On pouvait venir là, s’asseoir où bon nous semblait juste pour écouter les deux frangins s’engueuler chaleureusement. D’ailleurs, ils avaient leurs spectateurs ces deux-là et avaient fortement contribué à la réputation de leur “établissement”. Quant à ma tante, son sourire vissée sur son visage, ce sont plutôt les jeunes enfants qui constituaient son public, avides des histoires abracadabrantes qu’elles pouvaient inventer (du moins c’est ce que pensaient les enfants: sa grand-mère ne pouvait pas être une princesse!). La grande ardoise proposait, seulement si vous le désiriez et pour un prix plus que dérisoire, de vous équiper pour la petite randonnée qui s’ouvrait à l’arrière du bâtiment. Toute l’astuce était là: La cuisine de François ne proposait que des plats qu’on pouvait manger sans couvert. Il y avait des sandwichs de pains frais aux charcuterie de la région, des zakouskis de légumes à tremper dans de petits pots de sauce aigre ou sucrée, des cornets de frites ou de chips de légumes, des fruits tranchés ou encore quelques gâteaux encore chauds (1). Tout était présenté et servi dans de petits barquettes en carton gris, biodégradables. Vous aviez ensuite deux solutions: soit vous asseoir à l’une des tables de Suzanne (sachant que la tante prolixe adorait vous faire part de ses dernières histoires et s’invitait sans rien demander à votre table), soit vous “équiper” pour la randonnée, la fameuse “Chaokat o kerzhout” (autrement dit: Mâcher en marchant). Dans ce deuxième cas, Alexis sortait du comptoir tout un attirail, léger et peu encombrant, qui vous permettra de vous asseoir où bon vous semblera sur les rochers de la falaise ou dans les dunes de sable de la lande: un petit pliant de pécheur, équipé de ses poches latérales pour que vous puissiez y déposer vos barquettes et cannettes (également en carton). Le pack se constituait aussi d’un appareil photo numérique jetable (si vous en aviez besoin), d’un chapeau en papier et d’un sac en plastique biodégradable (ces sacs faits de silicose de végétaux). Alexis avait alors la charge d’expliquer rapidement le concept: Le repas n’était vraiment pas cher, personne n’aurait pu le nier. Par contre, l’amende, elle, était salée (et largement plus que la mer qu’elle protégeait): Vous pouviez manger où vous vouliez, à condition de respecter la flore et la faune du littoral et, sur ce point-là, on vous faisait confiance: de petites pancartes dessinées expliquaient chaque fleur, chaque plante et chaque animal qu’on pourrait croiser en se promenant. Si vous appréciez cette endroit et si vous comptez y revenir, alors il est évident qu’il ne faut pas l’abimer. Par contre sur les déchets laissés par votre visite: zéro tolérance! Tous les déchets devaient être rapportées à la cabane, dans le sac prévu à cet usage. Un grand bac à compost attendait le retour des randonneurs et permettait de nourrir le potager juste en arrière. Si vous ne rameniez pas vos déchets, alors il fallait s’acquitter de l’amende! Et pour les moins scrupuleux, la réputation de la cabane était telle que même les gendarmes se déplaçaient en urgence pour dresser une contravention officielle cette fois-ci. A l’inverse, les randonneurs habitués des lieux profitaient de ce sac providentiel pour ramasser d’autres déchets, laissés par d’autres promeneurs ou charriés par la mer. La cabane, le soir, n’était même pas fermée. Parfois, quelques jeunes en scooter y venaient y faire les crétins. Au début, cela avait posé quelques problèmes, mais peu à peu, même les voyous avaient fini par prendre soin de ce lieu de paix et de chaleur. La “cabane à Kerzhout” était connue dans toute la Bretagne et des petites soeurs fleurissaient maintenant un peu partout, portées par une commune ou un groupe d’amis, mais ici la cabane, c’était la “cabane des Chiros” et on y venait de loin, avec sa bouteille, une guitare ou son tabac pour discuter du monde et les soirées finissaient le plus souvent dans la cuisine, près du poêle quand le vent dehors refroidissait la grande salle éteinte. (1) Une fois par mois, vous aviez le droit à la spéciale: la "pashka du Tsar à la mode Chironimov "



 
 
 

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