Ca s'enfonce dans le mou!
- françois Chirokoff

- 17 mai 2018
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 7 oct. 2020
Au début, si je me souviens bien, je barbotais dans mon bain. La température de l'eau y était très agréable. Je flottais sans véritable effort. C'était bon. Il faut que je précise que je n'étais pas dans ma baignoire, mais tout simplement à la plage de Portissol, à Sanary. Je pense que nous avions décidé d'y aller après une de ces interminables réunions de famille, histoire de nous laver de toutes ces conneries qu'on débite inévitablement lors de ce genre de repas traditionnels. "je pense", que je dis, parce que vous savez, à mon âge, le passé, le présent et l'avenir commencent sérieusement à se bousculer à la porte de ma mémoire. Enfin, pour moi, maintenant, c'est comme ça que ça se passe. Mais ce dont je suis à peu près certain, c'est que la famille était bien sur la plage avec moi. Elle, sur le sable, et moi, dans l'eau. 26-27 degrés que je dirai. Petit clapot juste ce qu'il faut pour m'inciter à stopper ma respiration quand mes narines jouaient au grand-bleu. De plus, depuis que j'avais failli me noyer dans ma baignoire il y a quelques années, je ne prenais plus le risque de m'éloigner du rivage. Je ne nageais que là où j'avais pied. Et ce jour là, je pourrai même dire que j'avais main. Enfin presque, parce que pour tâter le fond, il fallait que je me serve de ma canne. Nager avec une canne peut, à première vue, sembler stupide, mais vu qu'il m'en faut une pour me déplacer sur la terre ferme, il n'est pas illogique de l'utiliser pour parcourir les quelques mètres de sable avant de renter dans l'eau. Et ceci me laisse supposer que j'étais rentré dans l'eau sans l'aide de personne, et que personne n'était même au courant que je me baignais, sinon, quelqu'un se serait sans doute proposé pour garder mon bâton. Enfin, c'est ce que je crois. De plus, nager n'est peut-être pas le mot qui convient, car par flemme probablement, je me contentais de brefs appuis sur mon pied gauche pour avancer juste ce qu'il fallait pour me tenir à la surface, ma canne, en appui sur le fond, m'aidant à maintenir mes trous de nez dans la zone respirable. Ce qu'il y a de curieux, bien que beaucoup de choses se brouillent dans mes souvenirs, c'est que je suis absolument certain que c'est bien mon pied gauche qui me faisait avancer, et que c'est ma main droite qui tenait ma canne et assurait par le fait ma stabilité horizontale. Tout en nageant ainsi, j'entendais les cris des enfants qui jouaient, ceux des parents qui veillaient sur eux, et ceux de mes amis qui avaient accepté de nous accompagner pour l'occasion. Et moi, je barbotais. Un peu plus tard et quelques mètres plus loin, guère éloigné du chahut bruyant de la famille, ma canne a "perdu pied", me forçant alors à nager de la main gauche pour ne pas boire la tasse. Je me souviens d'avoir eu le réflexe d'ouvrir mes yeux dans l'eau pour comprendre. En fait, je venais de perdre l'embout en caoutchouc de ma canne, qui, transformée en tube creux, ne trouvait plus d'appui sur le fond qui, plus est à cet endroit, était recouvert de vase. Avant, mais il y a longtemps, j'étais bon nageur, mais aujourd'hui, enfin ce jour là, ma canne creuse, et toute cette vase... enfin, vous comprenez... Fini donc le barbotage, il fallait que je nage. C'est juste à ce moment que j'ai entendu, de la plage, quelqu'un crier mon nom avec inquiétude: François? François?! J'ai cru d'abord que c'était ma femme qui me secouait pour me sortir d'un de mes cauchemars habituels. Enfin, c'est ce que je croyais avoir compris, parce que en fait, pour l'aider à me réveiller et refaire surface, j'ai pris appui sur le fond avec ma foutue canne, et là, dans ce que je croyais être mon rêve de plage, je me suis doucement enfoncé dans la vase molle, tout est devenu noir, et j'ai cessé de me souvenir. Librement inspiré du "Soleil des mourants" de Jean-Claude Izzo (Flammarion 1999).




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