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La cour

Dernière mise à jour : 7 oct. 2020


La directrice me conduisit jusqu’à l’endroit demandé et me dit :

« Voilà, c’est ici ! »

Devant moi, l’alignement des portes à la peinture écaillée me rappelait sans aucun doute ces vielles cours d’école.

Et d’ailleurs, c’en était une.

Le caniveau carré au bas des portes formait un ruisseau de pisse saumâtre et odorante et charriait avec lui des bouts de papier-toilette dissous.

Par-dessous les portes, on pouvait voir les chaussons de feutre des résidents de la maison de retraite s’imbiber doucement de ce liquide fumant.

Je me suis mis à pleurer.

« Il me semblait, dis-je à la directrice, que nous avions précisé, avec mon épouse, qu’il nous fallait à tous les deux un coin d’aisance adapté à notre pudeur. N’y-a-t-il pas un autre endroit pour nous, rien qu’à nous ? »

La directrice ouvrit la porte et m’invita poliment mais fermement à y pénétrer. Enjambant le ruisseau de pisse, je m’assis sur les toilettes : oui, c’était bien une ancienne école… Avec des chiottes adaptés à la taille des enfants !

Malgré, le bruit, l’odeur et toute la convivialité de ce lieu qui n’aurait pas dû en avoir, je pu malgré tout faire mon affaire. Faut dire que je me retenais depuis si longtemps.

Dans la cour je cherchais Carole, tripotant nerveusement mon alliance de papier.

Lorsque nous nous sommes fiancés, Carole et moi, nous avions tressé dans du papier de soie deux alliances de papier.

Voilà trente ans déjà qu’elle était à mon doigt, ne me quittant que pour éviter le contact de l’eau. Elle était un peu sale et abimée, mais pour rien au monde je ne l’aurais remplacée.

C’est quand la dernière de nos enfants eut quitté la maison et que Carole ait cessé son activité que nous avions décidé enfin de nous unir après toutes ces années passées ensemble. Et Carole, comme moi, n’avait jamais quitté son alliance de papier, un anneau si fragile qui pourtant n’avait jamais rompu.

« Elle est où Carole ? » demandai-je à la directrice que je venais de retrouver dans la cour.

Elle hésite et semble gênée :

« Mais ? Carole est morte. Il y a bientôt un mois. »

La cour surplombait une petite vallée forestière au milieu de laquelle coulait une petite rivière paisible.

A droite de l’alignement des toilettes, un parapet de pierre ne dominait que de quelques mètres les arbres en dessous.

Je me suis souvenu des cours de saut en hauteur du lycée et de la technique de M. Fosbury.

Atterrissant sur le dos, ma tête fut la première à heurter les rochers !

« Est-ce que je te reverrais mon amour ? »

(Fondu au noir)



 
 
 

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