BAÏKAL (ou "le voyage de Chy-Hiro")
- françois Chirokoff

- 5 févr. 2019
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 oct. 2020
La veille: Il était passé rendre visite à l'ainé de ses fils, cloué au lit par une sciatique récalcitrante. —Tu as vu le toubib au moins? —Ben oui, et avec ce qu'il m'a donné, je devrais pouvoir me lever dès demain... mais tu t'inquiètes de ma santé maintenant? C'est pas trop ton genre, non? —Ouais... ce doit être l'âge, ou un début de gâtisme... —Gâtisme alors, parce que pour venir ici à moto par ce temps polaire, faut effectivement être... —...givré! C'est ce que Rousse-Mary m'a dit ce matin quand elle m'a vu partir! —Téléphone lui pour lui dire que tu passes la nuit ici, ça va la rassurer; et si tu te souviens que dans un autre siècle tu étais kiné, tu en profiteras pour finir de me décoincer le dos... —Banco! On fait comme ça... et si tu as des patates et de la viande, je vais même te préparer un bouffement dont tu te souviendras! Je téléphone à Rousse-Mary. Tu as de la Vodka au congèlo? —Quelle question stupide! Zakouskis, steaks tartares, frites et Colonels au dessert, le tout accompagné d'une "Smirnoff Double Black" bien frappée. Installés devant la cheminée où un feu de bois crépitait, le père et le fils savouraient l'instant. Le dos allait déjà mieux. La neige commençait à tomber. Ils s'en fichaient royalement: il restait de la Vodka! La nuit fut longue, mais la grasse-matinée reposante... Le lendemain: Il n'était tombé que peu de neige; juste ce qu'il fallait pour blanchir le paysage, mais pas assez pour rendre les routes impraticables. —Sois prudent. —Je te téléphone quand je suis en haut. Porte toi bien mon fils. —Toi aussi p'tit père. Malgré les 75 chevaux de sa vieille Harley, suite aux quelques flocons de neige tombés pendant la nuit, il lui avait fallu près de deux heures pour atteindre le Menez Hom... et "quelques flocons", en Bretagne, à 330 mètres au dessus du niveau de la mer, c'est l'Himalaya! A cette époque de l'année, et vu le temps, personne pour lui interdire de monter jusqu'au "point de vue" avec sa moto; il avait parcouru les derniers mètres en première, les pieds glissant prudemment sur le sol gelé, jusqu'à ce qu'il béquille les 270 kilos de sa machine. Il y avait du réseau: —J'y suis. —Quel temps tu as là haut? ici à Rennes, il pleut, pour pas changer. —Ici c'est le contraire, le soleil vient juste d'arriver. C'est fabuleusement beau... on se croirait.... on se croirait... C'est à cet instant précis qu'a eu lieu le flash! XIIIème siècle, septembre 1219: Chy-Hiro (du clan des Qyiat, celui même de Temüjin), était parti d'Ulaanbaatar depuis plusieurs jours. Il attendait, sur la rive sud du Baïkal, le regroupement des autres clans mongols pour lancer la Grande Invasion vers l'Ouest ! il se rappelait sa première campagne en 1209: il n'avait pas 20 ans, et ils allaient conquérir la Chine! Aujourd'hui, ces milliers de cavaliers, avec leurs chevaux, leurs armes, les chariots d'intendance, conféraient à Chy-Hiro un sentiment de puissance illimitée! Temüjin lui avait accordé sa confiance: Sous son commandement, les Mongols partaient enfin à la conquête de la Russie! De nouveau aujourd'hui: —... on se croirait... non, JE SUIS au bord du Baïkal ! le lac n'a jamais été aussi beau! C'est fabuleux mon fils! Fabuleux! Je devine la présence des chevaux sur la rive, les fumées des campements, les armées mongoles sont prêtes à "faire mouvement"! —Houla, si c'est la Smirnoff qui te fait cet effet, faut te mettre au Coca-Light! T'aurais pas fumé de l'herbe de bisons, des fois? —Je déconne pas, c'est comme si je les voyais! j'te jure. —Tu sais que tu es seulement dans les Monts d'Arrée, pas à Vydrino?. —Oui, ça semble complètement fou... l'effet du froid peut-être, le bruit et les trépidations du moteur... en plus, je suis aussi couvert qu'un Cosaque de Koutouzov pendant la retraite de Russie, je peux à peine bouger... (une pause...) ...C'est peut-être pour ça que mon cerveau a disjoncté: je me suis vraiment cru à cheval en train de prendre position sur les hauteurs de... comment t'as dit? Vydrino? c'est ça? —Oui, Vydrino; c'est sur la rive sud du Baïkal; mais pour l'instant, c'est bien la Baie de Douarnenez que tu es en train de contempler! —Fous toi bien de ma gueule! —Il te reste du café dans ton Thermos? —Ouais, je n'y ai pas encore touché. —Alors desserre un peu tes fringues, allume toi un cigare et bois du chaud, ça va te faire du bien, et puis tu me racontes? ( une nouvelle pause...) —Pendant que je roulais, et avec cette neige, j'ai dû me prendre pour un Cosaque, ou un truc du genre "cavalier mongol", et forcément j'ai pensé à nos ancêtres. Alors, je les ai comptés dans ma tête pendant que je roulais. Ecoute moi bien: Toi, tu embrasses ton père; moi, j'embrasse le mien, Serge; qui embrasse le sien, Alexis; qui embrasse le sien, Cyrille; Cyrille qui embrasse Vladimir; et ainsi de suite. Pas plus de 25 personnes (30 maximum) nous séparent de Chy-Hiro dont je viens de te parler. Ils pourraient tous tenir dans mon salon! C'est fou, non? —Et Chy-Hiro, il embrasse qui, lui? Temüjin? alias Gengis Khan ?!




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