S'égarer
- Stéphane Chirokoff
- 4 mai 2019
- 3 min de lecture
J’aime bien les gares.
Ce lieu étrange, monumental, peuplée d’une foule bigarrée où règne, tout en haut, une gigantesque horloge que personne ne quitte des yeux.
Il y a ces bruits qui résonnent comme dans une cathédrale. Le bruit des talons sur le béton des quais, rapides ou lents selon qu’on attend ou qu’on cherche sa voiture. Le bruit des valises à roulettes ou des caddies qui donnent le tempo, rythmé par les défauts réguliers des dalles. Le grondement sourd de toutes ces voix mêlées, comme le bourdonnement d’une ruche. Le ronronnement des turbines électriques et, parfois encore, le tintamarre d’un vieux diesel qui démarre.
Mais une gare sans voyageurs aurait le même charme qu’une usine métallique. Ce qu’il y a d’amusant dans une gare, c’est de s’arrêter, s’asseoir et regarder.
Il y a ce petit monsieur sec en complet gris, un baise-en-ville en bandoulière, tirant une valise à roulettes ridiculement petite, le nez en l’air, le sourcil froncé et qui, visiblement, cherche le numéro du quai.
Il y a cette grosse dame en robe rouge du décolleté de laquelle déborde la naissance d’une paire de seins gargantuesques et qui attend, le nez en l’air elle aussi, plantée au milieu du hall, cernée par une demi-douzaine de valises de toutes tailles et assorties à sa robe, l’affichage des trains au départ.
Il y a ces gens qui passent et parfois repassent et dont aucun ne va au même rythme ou dans le même sens et qui pourtant ne se bousculent que très rarement. Il y a les flâneurs, ceux qui sont arrivés très en avance pour attendre quelqu’un qui arrive ou pour être certain de ne pas louper le train qui part, et il y a les pressés, ceux qui ont peur de rater l’horaire, ceux qui n’ont pas pu voir arriver le train d’un ami qui les attend déjà à quai et ceux qui, de toute façon, sont arrivés trop tard mais espèrent néanmoins que le train les aura attendu.
Il y a tous ces jeunes gens, habillés comme des aventuriers, sac de rando sur le dos d’où dépasse de chaque côté un sac de couchage. Chaussures de marche et parka militaire, mal rasés pour les hommes comme s’ils revenaient d’une excursion au cœur de la forêt d’Amazonie.
Il y a ces minettes aux couleurs de cheveux ne sentant plus depuis longtemps le naturel, se servant de leurs lunettes comme d’une serre-tête, un panier sous le bras dans lequel elles ont savamment rangé pour qu’on le voit le dernier Goncourt qu’elles n’ont jamais eu l’intention de lire.
Il y a la vieille bourgeoise liftée (qui voudrait bien encore ressembler à la bimbo aux lunettes de soleil dans les cheveux), les lèvres pincées, qui regardent partout, mais discrètement tout de même, et qui ne semble pas pouvoir supporter plus longtemps d’avoir à côtoyer encore tout ce peuple qui ne parait pas faire partie du même monde qu’elle.
Et il y a celle qu’on ne voie jamais, celle qui orchestre les allers et venues de tout ce monde. Cette voix monocorde et pourtant ô combien sensuelle qui vous dit, comme vous le glisserai à l’oreille une maitresse repue, d’où partira votre train.
Mais moi, je ne suis pas cet observateur-là. Moi, je fais partie de cette agitation. Je suis celui assis au bar, buvant un café brulant, un œil sur la grande horloge tout là-haut, un œil sur le tableau des départs.
…
Et je monte dans le train...
Gare Montparnasse de Paris, 1986




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